Le truc qui énerve

Publié le par Aigri-man

Vous l'avez sans doute remarqué, étant donné qu'il est impossible de faire un pas sans qu'il en soit fait mention à l'écrit ou à l'oral: le truc à la mode, c'est les geeks.

Je ne sais pas vous mais moi des phrases comme ça: "Ouais l'autre jour j'ai maté le Seigneur des Anneaux (en version longue, hein, sinon c'est de la merde) pour la deuxième fois." puis, ajouté sur le ton de la confidence (mais avec un petit regard pour s'assurer que tout le monde entend): "Nan mais chuis un peu geek, tu vois", j'en entends souvent.

Et ça m'énerve.

Déjà j'ai envie de dire "Arrête de parler sombre crotte, tu dis tellement de la merde que même si je te connais pas je me sens embarrassé pour toi, laisse-moi deviner, quand tes parents t'ont appris à nager tu trouvais que le plus dur c'était de sortir du sac, non?". Mais bon j'ai envie de dire ça à tout le monde donc ça compte pas vraiment.

Non le truc qui m'énerve un peu c'est en fait deux trucs.

Le truc qui m'énerve un peu n°1

On n'est pas un geek parce qu'on a vu un film et qu'on l'a aimé. On n'est pas un geek parce qu'on sait ressortir une ligne de dialogue de Star Wars. On n'est pas un geek parce qu'on est capable de dire que les adaptations de comics n'arrivent pas à la cheville des BD originales. On n'est pas un geek parce qu'on lit du fantastique et de la science-fiction. On n'est pas un geek parce qu'on fait du jeu de rôle. (Mais bon dans ce dernier cas ça commence quand même à sentir un peu le purin.)

Tout ça c'est juste être quelqu'un de bon goût. On peut s'en vanter, mais quitte à vous la péter, pétez-la vous pour les bonnes raisons.

Le truc qui m'énerve un peu n°2

Pour préciser le truc qui m'énerve un peu n°2, il va falloir creuser le n°1 et l'aprofondir (de fait, quand on creuse on rend les choses plus profondes). Tâchons donc après avoir défini ce qu'un geek n'est pas, de définir ce qu'il est, du moins dans les grandes lignes.

Par exemple(s) :

Un geek pourra vous bassiner pendant plus de trente minutes sur le fait que dans le Seigneur des Anneaux de Peter Jackson c'est une honte qu'il n'y ait pas Tom Bombadil.

  • Explication du tour : dans le livre, Tom Bombadil - un gros bonhomme ridicule qui gambade au lieu de marcher - donne lieu à une péripétie des plus ennuyeuse au tout début de l'histoire. S'ensuit une chanson ultra-chiante (sous forme de poésie du coup, y'a pas le son dans les bouquins) pendant dix pages, un bla-bla inintéressant sur je ne sais quelle légende à deux balles. Et après c'est tout, les héros reprennent leur chemin et voilà. Que les choses soient claires une bonne fois pour toute : ON S'EN COGNE DE CE GLAND DE TOM BOMBADIL!

Un geek pourra passer des heures à vous vanter les mérites de sa série fétiche (Battlestar Galactica, Stargate SG-1, Buffy contre les vampires, Xena et j'en passe...). Ce faisant il vous racontera l'intégrale de la série, vous coupant le peu d'envie que vous pouviez avoir de la regarder (et en plus tout à son enthousiasme il raconte mal). À aucun moment il ne se rendra compte que vous n'en avez rien à cirer de son truc de neuneu, ou alors il fera semblant de rien (il n'a de toute façon rien de plus intéressant à raconter).

Un geek peut si vous le lui demandez vous tracer sur une carte de l'Hyperborée le parcours suivi par Conan dans les romans de Robert Howard (surtout ne lui parlez pas de Sprague de Camp - qui a poursuivi l'oeuvre de Howard après sa mort -, il pourrait se fâcher). Il connaît tous les noms des personnages du Seigneur des Anneaux (les livres), mêmes ceux qui ne sont cités qu'une fois. Il parle Klingon couramment (une langue d'un peuple extra-terrestre de Star Trek). Il est très fier d'avoir lui-même fabriqué son costume de stormtrooper (vous savez, les soldats blancs dans Star Wars... SURTOUT NE LUI DEMANDEZ PAS DE VOUS LE MONTRER!). Il peut vous citer au moins une incohérence temporelle dans la trilogie Retour vers le futur.

On l'aura compris le geek est :

  1. Passionné. Il maîtrise son sujet jusqu'à l'écoeurement.
  2. Attiré invariablement par une culture "alternative" : dans notre cas le fantastique, la science-fiction, ou à vrai dire n'importe quel sujet un tant soit peu pointu et non "mainstream". De ce fait il a développé un certain esprit critique et donc par la force des choses se marginalise.

D'aucuns pourraient trouver que cela est plutôt positif, mais ne tombez pas dans ce piège grossier, car en réalité le corollaire de ces deux constat est :

  1. Le geek est chiant. Il ne parle que de l'objet de sa passion, mais deviendra mal à l'aise si vous abordez des sujets plus concrets. Rassurez-vous toutefois, il aura toujours quelque chose à dire qui lui permettra de revenir à ses thèmes de conversation préférés. À votre avis comment se fait-il qu'il puisse vous réciter par coeur les dialogues des trois Star Wars? Parce qu'il les a regardés cinq fois chacun, et ça juste cette semaine. C'est sa seule occupation, et s'il lui arrive de s'y adonner en groupe il ne sera constitué que de gens aussi tarés que lui.
  2. Le geek est chiant. Du fait de sa marginalisation il n'a que peu de contacts humains (hormis sa mère) et fait preuve d'une maladresse dans ses rapports qui pourrait être touchante si elle n'était pas si pathétique. Le geek est comme un ado qui ne serait jamais sorti de sa phase "gringalet binoclard et boutonneux qui se fait maltraiter par les sportifs de la classe". A quarante ans ce n'est plus si attendrissant que ça.

Vous trouvez que ça fait cliché? Exactement. Le terme "geek" a été créé pour décrire ce cliché, précisément. C'est une insulte. Un geek est par définition anti-cool. Le concept de geek populaire est par essence un paradoxe à même de créer une boucle récursive dans le continuum espace-temps, capable de détruire l'univers tout entier.

Le simple fait de vous vanter d'être un geek fait que vous n'en êtes pas un.

Le truc qui m'énerve un peu n°3 (ha ha ça vous la coupe, hein?)

Oui j'avais dit qu'il n'y avait que deux trucs qui m'énervent un peu, mais j'ai menti (c'est parce que je suis foncièrement méchant).

Soyons sérieux deux secondes. Je m'en cogne que les geeks soient à la mode. Mais ce qui m'énerve, c'est que ce n'est pas vraiment le cas...

Car d'où vient le phénomène finalement? (Attention je vais simplifier, là.) Grâce à internet la mise en relation de personnes partageant les mêmes centres d'intérêt est grandement facilitée. Les échanges se font aisément, la plupart du temps de manière publique. L'écran d'ordinateur est un filtre idéal pour qui n'est pas à l'aise avec ses congénères (presqu')humains. Les geeks du monde entier se sont rendu compte qu'ils n'étaient pas si isolés qu'ils le croyaient et ont monté des communautés virtuelles importantes.

Or ces communautés, en devenant visibles, ont attiré l'attention sur elles. Très rapidement il s'est avéré que cette population de passionnés était d'une part très friande de produits dérivés liés à ses passions et d'autre part relativement bankable (un geek ne boit pas, ne mange pas au retaurant, et d'une manière générale ne sort pas, sauf pour aller sur une Convention).

Ni une ni deux on a vu fleurir les produits tous plus improbables les uns que les autres, des figurines qui parlent aux T-shirts à l'effigie de personnages divers, des mugs, des cravates, des gadgets inutiles (et donc rigoureusement indispensables) qui se veulent le reflet d'une culture geek. Mais cette culture a été créée de toute pièce par un marketing effréné, tout comme le gothique ou le hip-hop en son temps. Le geek qui était il y a des années indésirable car symbole du rejet d'une société pré-formatée est devenu lui-même un élément de cette société. Ironique, non?

Si vous ne me croyez pas tapez donc "Cadeau geek" dans Google, vous verrez le nombre de site de vente qui vont ressortir...

Dans l'absolu ce qui est à la mode en ce moment c'est l'image que l'on veut bien donner du geek. Pas ce qu'il est en réalité. Un peu comme les vampires : dans les films récents ils sont presque toujours beaux et cools, mais en vrai être un vampire, ça craint grave (enfin l'exemple est peut-être pas terrible vu que les vampires en vrai, ça n'existe pas)...

Bref le geek d'aujourd'hui est au geek d'hier ce que la crotte au chocolat est à la crotte tout court : ça a beau s'appeler pareil, ça a quand même carrément pas la même saveur. (tiens je la trouve pas mal celle-là, faudra que je la recase.)

Post scriptum

Pour celles et ceux qui se disent "Ouiii mais Aigri-man en fait il râle parce que c'est un geek lui-même, il a l'impression qu'on lui piétine les plates-bandes toussa", sachez pour votre gouverne que contrairement aux apprences je ne suis PAS un geek, et n'en ai jamais été un.

Par contre je les imite super bien.

Publié dans Bla-bla

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Nono 20/09/2012 23:04

"surtout ne lui parlez pas de Sprague de Camp"

Mais heu.... Je ne me sentais pas vraiment Geek avant cette tirade.

Aigri-man 05/10/2012 15:39



Désolé pour ça... mais bon dans l'absolu c'est quand même une bonne chose!



Yann 06/09/2012 16:00

Mdr, très bon celui -ci.

Aigri-man 20/09/2012 13:19



Héhé merci .